« 17 mai 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16330, f. 177-178], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5382, page consultée le 26 janvier 2026.
17 mai [1837], mercredi matin, 10 h. ½
Bonjour, mon cher bien-aimé, bonjour, mon beau garçon. Je n’essayerai pas de vous
dire ce que m’ont fait éprouver vos beaux vers1 car je suis bègue et ce malheureux vice de prononciation déforme et rend grotesques les
plus belles comme les plus tendres choses qui passenta par là. Je me tairai donc, mon cher adoré, du moins
extérieurement car au-dedans de moi, j’ai une belle voix pour chanter mon hymne
d’amour, et un grand esprit pour admirer votre sublime poésie. Après avoir lu quatre
fois vos beaux vers je me suis endormie et j’en ai rêvé toute la nuit. Enfin ce matin
je m’en suis réveillée plus tôt par le besoin de les relire encore. Je les ai déjà
appris. Oh ! je ne suis pas FEIGNANTE pour cette besogne-là. J’espère que vous ne
trouverez rien à redire à cette copie. Je l’avais déjà dans le cœur et dans la tête
avant de commencer et j’ai bien appliqué mes yeux sur les mots afin de ne rien omettre
et de ne rien ajouter à votre orthographe, vieux ROMANTIQUE.
Il fait un temps
renaissant. C’est aujourd’hui qu’il ferait bon dîner chez Passoir2 pas ce soir. Toujours le même calembour,c’est bien
monotone. À votre place j’en changerais, ne fût-ceb que pour prouver une grande variété dans l’espèce et une grande
abondance d’esprit. Jour un petit o. Je vous aime de toutes mes forces. Je ne peux
penser qu’à vous, je ne désire que vous, je ne vis qu’en vous. Vous devriez bien
tâcher de me faire la part plus large. À peine si je vous vois. Je n’ai pas le temps
d’en prendre tout mon pauvre petit sou3. Jour mon grand to. Jour je vous
aime de tout mon cœur.
Juliette
1 Les jours précédents, Hugo a achevé « Sunt lacrymæ rerum » (le 15), « La Vache » (le 15) et « À une jeune femme » (le 16).
2 Restaurant à la mode, chantant et dansant. Situé rue du Faubourg du Temple, c’était le rendez-vous des acteurs et des auteurs du boulevard. On y mangeait bien et l’on y buvait souvent gratis, sous les berceaux.
3 Jeu de mots fondé sur l’expression « en avoir tout son soûl ».
a « passe ».
b « fusse ».
« 17 mai 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16330, f. 179-180], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5382, page consultée le 26 janvier 2026.
Oui, mon cher petit Toto, j’ai encore quelque chose à vous dire. Quelque chose que
je
n’oublie jamais et que je n’ai jamais achevé. Ce quelque chose-là c’est : je vous
AIME.
Vous n’êtes pas venu ce matin et je me doute bien pourquoi. Vous aurez
encore travailléa pour moi. C’est
affreux et c’est charmant, c’est triste et c’est doux tout à la fois. Mais j’aimerais
mieux vous savoir moins dévoué et plus soigneux de votre santé, plus avare de votre
santé et plus prodigue de votre repos, car j’en aurais aussi ma part d’une autre façon
et sous une autre forme bien charmantes. Quand donc serons-nous riches assez pour
passer toutes les nuits ensemble !
Il fait un temps délicieux qui me fait venir
l’eau à la bouche du voyage et le chagrin dans le cœur de ne pouvoir le faire. Hélas !
hélas ! et trois fois hélas !!!
Jour mon gros To. Jour mon petit homme. Je vous aime, allez. Je vous aime bien trop. Jour
mon Toto.
Vous seriez bien gentil de venir me prendre pour faire un semblant de
promenade avec vous. Je vous promets de ne pas ouvrir la bouche tout le temps que
nous
serons ensemble. Vous pourrez vous croire avec votre CANNE ou votre parapluie mais
pas
avec votre pauvre femme qui vous aime assez pour s’imposer le mutisme le plus complet
pendant une demi-journée, heim ?
Juliette
a « travaillez ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent en Belgique, où elle prend le train pour la première fois.
- 20 févrierMort d’Eugène, frère de Victor Hugo, à Charenton.
- 26 juinLes Voix intérieures.
- 3 juilletPromu officier de la Légion d’Honneur.
- 14 août-14 septembreVoyage avec Hugo en Belgique et dans le nord de la France.
